MARC LABARBE

MARC LABARBE

L’INVITÉ DE JACQUES LAVERGNE*

 

Quant à la date de sa mort, on s’accorde sur la mi année 1610 lorsqu’on perd sa trace sur
le rivage de Porto Ercole au nord de Roma.
Bien évidemment sa tombe – si elle existe – n’a jamais été retrouvée. Certains ont même été
jusqu’à prétendre, jouant sur les ambiguïtés du personnage et certains textes à double sens,
qu’en réalité, il avait organisé sa disparition pour poursuivre sa carrière sous différents noms d’emprunts.
Il avait été initié à la peinture par Simone Peterzano auprès de qui il avait été placé à treize
ans et qui devait le garder 4 ans.
C’était à Milan. Peterzano fut son premier maître, il jouissait d’une certaine notoriété, et aurait été formé,
si l’on en croit son style, à l’école vénitienne.
Un maître qui embrassa tous les genres : peinture d’histoire, scènes religieuses, buffets d’orgues
ou fresques. Et qui donc était en mesure de lui transmettre une solide formation.
Le Caravage ne fut pas un peintre comme les autres, et sa vie, finalement
assez brève, n’a pas été empreinte de douceur et de sérénité.
Célèbre à Rome à 20 ans, vagabond à trente, criminel, débauché, hors la loi, il vécut
de palais en prison, de cachette en cul de basse fosse, décourageant ses protecteurs,
nouant des amitiés équivoques, à la fois bourreau et victime,
tout cela pour se fondre dans les ténèbres qu’il avait si bien peintes.

 

JL : Qu’est ce qui a amené les propriétaires à vous consulter
après avoir trouvé ce tableau dans leur grenier ?

 

ML : J’étais en contact régulier avec eux, car ils me demandaient souvent de procéder à
des ventes d’objets dont ils voulaient se débarrasser.
Puis un jour, ils m’ont sollicité afin d’examiner un tableau qu’ils avaient découvert par hasard
dans un coin de leur grenier. Une fuite d’eau provenant
du toit les avait contraints à déplacer tout le bric à brac qui se trouvait dessous, dont le fameux
tableau. Bien évidemment, ils n’en avaient jamais soupçonné l’existence.

 

JL : Quel a été votre réaction lorsque
vous avez vu le tableau pour la première fois ?

 

ML : De suite cette peinture m’a impressionné, malgré l’état de saleté qui était le sien. Le tableau
était voilé par ce que les italiens appellent un sfumato.
Manifestement ce tableau n’était pas pour moi une vulgaire « croûte », il
s’en dégageait quelque chose que j’ai de suite remarqué.
Et bien évidemment j’avais très envie de pouvoir expertiser plus complétement
la toile. Je pense même qu’à l’époque, j’étais assez excité par cette découverte.

 

JL : Dans quel état se trouvait-il et avez-vous immédiatement soupçonné
que vous aviez face à vous une oeuvre de ce peintre ?

 

ML : Le tableau avait séjourné sous une gouttière et une partie de celui-ci se trouvait recouvert
par du calcaire déposé par l’eau. Il fallait avant tout nettoyer la toile pour commencer à
avoir une idée plus précise de l’ensemble.
Ce que j’ai fait sur de petits bouts de peinture, à l’aide d’un simple coton imbibé d’eau.
Mais la peinture était tellement sèche, qu’elle absorbait
directement l’humidité. Il m’a fallu du temps pour percevoir que j’étais en présence
d’une oeuvre sortant de l’ordinaire.
Le propriétaire voulait y voir le travail d’un peintre espagnol,
mais j’ai de suite indiqué que pour moi il n’en était rien.
J’étais persuadé qu’il s’agissait bien là d’une peinture italienne, et vraisemblablement
dans le style du Caravage.
Cependant le tableau malgré son ancienneté et ses « voyages » est admirablement bien conservé.

 

JL : Quant ce tableau a-t-il été peint et
que représente-t-il ?

ML : Il a probablement été exécuté en 1607.
Il représente, comme souvent une scène biblique, d’ailleurs une de celle qui a été la plus
représentée à toutes les époques.
Une jeune veuve de la ville de Béthulie, Judith, va se rendre sous la tente du général commandant les
envahisseurs syriens, Holopherne, le séduit et durant la soirée, profitant de ce qu’il s’enivre
et s’endort, elle va lui trancher la tête avec l’aide de sa vieille servante.
Le lendemain, les Assyriens se réveillent en voyant la tête coupée
de leur général les contemplant du haut des remparts de Béthulie. Affolés, ils lèvent le siège
et s’enfuient, la ville a été sauvée par Judith.

 

JL : Comment s’assure-t-on de l’authenticité
d’une peinture qui a plus de quatre siècles et qui avait totalement
disparu ? Comment et avec qui avez-vous organisé l’analyse de la toile ?

 

Mon premier réflexe a été de faire intervenir l’expert en peintures Eric Turquin
avec qui j’ai des habitudes de travail.
C’est un homme reconnu dans la profession, spécialiste des tableaux
anciens, auteur de nombreuses découvertes
et qui fait autorité. Lui et son équipe ont très vite perçu le caractère
exceptionnel de cette toile et leurs travaux de recherche ont permis d’arriver
progressivement à la conclusion que j’avais découvert une des peintures du Caravage.

 

JL : Son attribution fait-elle toujours polémique ?

 

ML : Bien évidemment, vous l’imaginez sans peine, l’attribution de la peinture au Caravage
n’a pas été un long fleuve tranquille. Tous les experts de ce peintre, ou ceux qui pensent
l’être, ont voulu donner leur opinion. Il y a eu
beaucoup de divergences, des polémiques,
des réunions durant lesquelles on a comparé “ Une peinture incontestablement authentique, et en plus une oeuvre majeure du peintre. ”

 

* Jacques Lavergne, avocat et homme de
radio est Président de la radio web ESPRIT
OCCITANIE, dont l’une de ses caractéristques
est sa bibliothèque de poadcasts
traitant de sujets variés.

 

ce tableau aux différentes oeuvres du peintre.
Nous avons été gratifiés d’attributions diverses et variées, voire fantaisistes. Mais à présent,
les experts de ce peintre, et par exemple Rosella Vodret qui connaît l’oeuvre et les tableaux
du Caravage mieux que personne, sont formels : il s’agit bien d’une peinture incontestablement
authentique, et en plus une oeuvre majeure du peintre.

 

JL : L’Etat français se portera-t-il acquéreur ?

 

ML : L’Etat s’est posé la question et a même protégé ses intérêts ainsi que son délai de réflexion.
Le ministère de la Culture a pris un arrêté destiné à interdire la sortie du tableau du
territoire, et même d’ailleurs toute intervention dessus.
Cet arrêté laissait à l’Etat français un délai de trente mois, lequel est à présent terminé.
Mais je serai a priori surpris si le Louvre par exemple se portait acquéreur car malheureusement
les budgets consacrés aux acquisitions sont très limités, et certainement pas à
hauteur des prix que pourraient atteindre ce chef d’oeuvre.

 

JL : Qu’est ce qui explique que le tableau ait pu se retrouver dans un grenier
d’une maison de la banlieue toulousaine ?
Avez-vous pu reconstituer son parcours ?

 

ML : C’est une question à laquelle il est extrêmement difficile de répondre.
Un des ancêtres des propriétaires faisait partie des troupes de
Napoléon lors de l’occupation de l’Espagne.
Il est vraisemblable qu’il ait ramené cette peinture lors de son retour, une espèce de prise de guerre en quelque sorte.

 

JL : Quand, où et comment va se faire la vente ?

 

ML : Je me suis battu, et je me bats encore pour que la vente ait lieu à Toulouse et que cette
aventure assez extraordinaire, commencée à Toulouse, puisse aussi y trouver son épilogue.
J’espère que la Mairie m’aidera à finaliser ce projet. En principe, la vente aura lieu dans
notre ville, le 27 juin 2019 à la Halle aux Grains.
Mais tout reste encore à organiser, et vous imaginez bien qu’il faut mettre en place
une machine complexe.
En tout cas la vente sera publique et les Toulousains pourront y assister, mais je leur conseille d’arriver assez tôt,
les places risquent d’être chères.

 

JL : Qui peut acheter pareille toile ?

 

ML : Le mystère est entier sur ce point.
Un musée vraisemblablement.
Vous imaginez, pour un conservateur, ce que ce sera d’avoir une oeuvre majeure du Caravage accrochée aux cimaises de son établissement…

 

JL : Quel prix peut-elle atteindre ?

ML : Nous avons volontairement fixé assez bas la mise à prix.
Je démarrerai les enchères à 30 millions d’euros. Mais ce tableau est estimé
100 à 150 millions d’euros.
Cette valeur, certes considérable, est justifiée par la rareté des oeuvres de l’artiste, l’état exceptionnel de
conservation du tableau et sa qualité de grand chef d’oeuvre.
Si on compare aux récentes transactions qui ont eu lieu sur le marché, cette
évaluation est parfaitement cohérente.
Regardez, la paire de portraits de Rembrandt a été
cédée pour 160 millions d’euros en 2015 et le Salvator Mundi de Léonard de Vinci, qui
était estimé à 120 millions de dollars a été adjugé à 450 le 15 novembre 2017.

 

JL : Comment se déroule matériellement
pareille vente ?

 

ML : Je serais surpris qu’une enchère soit portée par une personne présente à la Halle aux Grains.
Quoique cela me soit déjà arrivé dans le passé pour une oeuvre majeure. Plus vraisemblablement,
ce sera par l’intermédiaire du téléphone et d’enchérisseurs lointains, peut-être à l’autre bout
du monde, que les choses se dénoueront.

 

JL : Savez-vous ce qui va se passer
dans votre tête durant celle-ci ?

 

ML : Je pense que je serai très concentré, complétement dans l’action, attentif au moindre détail,
à la recherche de l’optimisation de cette vente.
Cela ne laissera pas vraiment de place aux états d’âme ou à l’introspection.

 

JL : Au moment d’abattre votre marteau, de dire « adjugé à… », votre main ne tremblera-t-elle pas ?

 

ML : Ah ce marteau, voyez je vous l’ai amené.
Il a déjà beaucoup travaillé et souvent frappé.
Regardez, il y a même un morceau d’ivoire qui a sauté.
C’est mon compagnon de travail, et quand il frappera pour adjuger le tableau du
Caravage, il annoncera aussi la fin d’une aventure passionnante qui m’a dévoré durant
plusieurs années, mais qui a également rendu heureux le commissaire priseur amoureux d’Art
que je suis.

 

JL : Pour un professionnel tel que vous, la vente de ce tableau constitue
telle le sommet d’une carrière ?

 

ML : C’est effectivement un moment d’une intensité rare et que je suis sincèrement heureux de vivre.
Tous mes confrères ne l’ont pas forcément connu, c’est un moment véritablement
exceptionnel. Il le restera, mais la vie professionnelle continuera, elle aussi m’a apporté et
m’apportera de ces satisfactions qui ne me font pas regretter d’avoir embrassé ce métier.

 

JL : Il existe de par le monde de grandes et puissantes sociétés spécialisées
dans la vente des oeuvres d’Art.
Comment on-elles réagi en voyant cette affaire exceptionnelle leur échapper ?

 

ML : En termes financiers, la perte est négligeable pour eux, c’est surtout en terme d’image et
de communication qu’ils ont….disons… des regrets.
Certains se seraient bien vus en charge de cette vente, alors leur amertume d’en être privés se manifeste diversement !

 

JL : Lorsque le Caravage sera parti chez son nouveau propriétaire, votre
hôtel des ventes ne va-t-il pas vous sembler un peu vide, et le métier un peu morne ?

 

ML : Ne croyez-pas cela. Certes nous vivons, mes collaborateurs et moi-même une belle
aventure bien qu’harassante.
Mais après nous retrouvons le quotidien de ce métier que nous
aimons et que nous pratiquons avec passion.

 

JL : Quelle oeuvre d’art, quel artiste, aimeriez- vous vendre par dessus tout ?

 

ML : Un immense artiste, Claude Monet et l’un de ses paysages d’hiver.
Peut-être aussi un Van Gogh… il en est un que je guette.

 

JL : Vous vous occupez beaucoup d’enfants hospitalisés : est-ce que vous les
sensibilisez à l’Art et pourraient-ils trouver à travers lui sinon un apaisement
du moins un dérivatif de nature à leur faire oublier leur condition ?

 

ML : Je suis effectivement le vice-président d’Un Maillot pour la Vie qui s’occupe des enfants
hospitalisés.
Et nous travaillons avec de grands noms du sport qui se dévouent auprès de ces
petits dans la souffrance, voire pour certains qui sont déjà au bout de leur vie.
Alors, le but c’est de leur apporter des émotions, un peu de
bonheur, d’humanité, de ne pas les laisser seuls dans ces moments redoutables.
Et pour cela les sportifs de haut niveau sont des soutiens
incomparables qui les font beaucoup plus rêver que tout autre chose.

 

JL : Comment définiriez-vous l’oeuvre
d’Art et quelle est sa place, voire son
rôle dans notre société ?

 

ML : Nous avons beaucoup parlé d’argent, mais une oeuvre d’art, ce n’est pas cela, ou
pas que cela, loin s’en faut.
C’est le plaisir d’admirer la beauté, l’émotion profonde qu’elle procure et qui vous fait oublier tout le
reste, et notamment les contingences de vies pas toujours simples.
Mon rêve à la retraite,
c’est d’aller avec mon épouse faire le tour des musées d’Europe.

 

 

 

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