GUSTAVE FAYET ET L’ABBAYE DE FONTFROIDE

SA GRANDE HISTOIRE ABONDANTE DE REBONDISSEMENTS… AU FIL DES SIECLES

Une vie va souvent être bousculée, modifiée, voire magnifiée par une rencontre transformant à jamais le
destin de ses protagonistes. Ce fut le cas lorsque Gustave Fayet et son épouse Madeleine croisèrent celui de
l’abbaye de Fontfroide. Une abbaye qui, après des heures glorieuses, était en pleine décadence, et même
au-delà… Au tout début du XXe siècle, les derniers moines résidant dans les lieux furent expulsés, celle qui fut
une prospère maison était alors vouée à une mort certaine. Son lot quotidien n’était que pillages et
dégradations dus aux hommes ou aux éléments.

JACQUES LAVERGNE AU COEUR D’UNE “ABBAYE DE LEGENDE” NOUS CONTE SA GRANDE HISTOIRE

“ Très engagée dans la croisade contre les albigeois, elle
verra un de ses abbés élu pape au XIVe siècle sous le nom de Benoit XII.
Une abbaye puissante donc mais que les temps, l’histoire et ses vicissitudes n’ont pas épargnée, sort commun
à beaucoup de monuments semblables.”

Et pourtant, elle fut un centre spirituel et économique
important, sise sur le territoire de la commune
de Narbonne, dans un creux au milieu des
collines, près d’un torrent où roulent des eaux
fraiches, qui lui ont donné son nom (fons frigida).
C’est là qu’une communauté de moine s’est rassemblée
en 1093 avec l’aval du vicomte de Narbonne
Aymeric Ier. D’abord bénédictine,
l’abbaye est intégrée à l’ordre cistercien entre
1144 et 1145 ; son architecture le traduit abondamment.
Tout au long de son existence elle recevra
d’importants dons en nature et en terres.
Très engagée dans la croisade contre les albigeois,
elle verra un de ses abbés élu pape au XIVème
siècle sous le nom de Benoit XII.

Une abbaye puissante donc mais que les temps, l’histoire
et ses vicissitudes n’ont pas épargnée, sort
commun à beaucoup de monuments semblables.
Pourtant, contrairement à d’autres, l’abbaye de
Fontfroide a vu sa déchéance stoppée au moment
même où elle pouvait disparaître. Son sort avait
été réglé, elle devait être vendue aux enchères.
Un citoyen américain s’était déjà montré très intéressé
; et l’on sait comment les yankees, très
amoureux de nos vieilles pierres, les traitent une
fois acquises. Démontée pierre par pierre, elle aurait
franchi l’Atlantique pour être réassemblée
dans quelques contrées US pour servir de Disneyland
! Mais Madeleine et Gustave Fayet, providentiels
mécènes, étaient là. Et lorsque le vingt
trois janvier1908 eut lieu la fameuse vente, ce fut
eux qui emportèrent l’enchère pour 49 925
francs or. Voilà le couple propriétaire d’une vaste
abbaye en piteux état, et de 499 hectares de terrains
dont 37 plantés en vignes. Le chantier pouvait
commencer, mais il était de taille :
déblaiement des gravats en priorité, puis gros travaux
dans le cloitre et l’église.

LAURE DE CHEVRON VILLETTE ET
JACQUES LAVERGNE


Ainsi les Fayet allaient sauver deux fois Fontfroide
: une première en l’arrachant aux griffes
d’un prédateur, une seconde en lui rendant son
lustre et sa dignité, avec l’ambition d’en faire une
petite villa Médicis. Il est vrai que notre homme
n’était pas n’importe qui, son épouse non plus.
Ce fut la dot de celle-ci qui fut employée au rachat
du domaine, acte donc signé par Madame
Fayet. Circonstance qui donnait à Madeleine une
certaine prééminence à l’abbaye, laquelle jointe
à un caractère affirmé, lui valut le surnom « d’abbesse» !

Son époux était né en 1865 à Béziers
au 9 de la rue de Capus dans l’hôtel particulier
de sa mère. Autant dire que Gustave vint au
monde dans un milieu social le mettant à l’abri
de tout besoin. Il était l’héritier d’une grande fortune
que trois générations s’étaient appliqué à
conforter, notamment en développant leurs activités
grâce au canal du Midi. Il épousera après des
études chez les Dominicains de Sorèze, Madeleine
d’Andoque l’une des plus riches héritières
de Béziers. Il lui était donc loisible de gérer l’acquis,
de vivre de ses rentes tout en profitant de la
douceur de vivre des Corbières.

“ Le domaine est devenu aujourd’hui une véritable entreprise
« culturelle » avec ses huit cent hectares dont
quarante-cinq de vignoble,
ses quelques 133 000 visiteurs
annuels, ses bâtiments prestigieux,
ses jardins à l’italienne en terrasse ”


Et bien ce ne fut pas le cas, il s’en faut de beaucoup.
Gustave Fayet a déployé tout au long de
sa vie une incessante activité protéiforme, une ingéniosité,
une créativité, une vision de son
monde, qui font de lui un homme hors du commun.
D’une part, il a traversé avec intelligence les
convulsions du capitalisme de la fin du 19ème siècle
qui vont précipiter la première guerre mondiale
et mettre à mal la région D’autre part, il a
touché à tout, et toujours avec bonheur, que l’on
en juge : vigneron visionnaire, industriel avisé, financier,
dirigeant de manufacture ; mais aussi
conservateur du musée de Béziers, peintre, céramiste, créateur de tapis, illustrateur de livres, collectionneur,
mécène, et découvreur de talents (il
fut le premier en France à exposer Picasso, à collectionner
force Gauguin, ainsi que notamment
des Odilon Redon, des Cézanne). Avec cela,
grand voyageur, en perpétuel mouvement, tantôt
à Paris, à Igny, Costebrune, Bayreuth à la rencontre
de la musique de Wagner, Béziers d’où il dirige
ses multiples affaires, et bien sûr à Fontfroide.

Laquelle était pour lui véritablement une oeuvre
d’art à l’instar de toutes celles qu’il a créées par
ailleurs. Plus que cela même, un lieu où ce grand
chef d’entreprise humaniste et artiste (il compte à
son actif plus de 2000 oeuvres !), va pouvoir se
ressourcer, régénérer sa créativité. Et rassembler
outre sa famille un cercle d’amis et d’artistes lesquels
vont contribuer à l’embellissement de l’abbaye.
En 1910, le peintre Odilon Redon réalisera
dans la bibliothèque de celle-ci deux grands panneaux
qui se font face, le Jour et la Nuit. Le verrier
et peintre Richard Burgsthal créera des vitraux inspirés
par la Tétralogie des oeuvres de Wagner,
mais aussi des panneaux décoratifs et des peintures
murales. Durant toute leur vie Madeleine et
Gustave Fayet n’eurent de cesse de restaurer, d’embellir,
de donner vie à cette vieille dame de neuf
siècles qui, si elle a perdu sa vocation monastique,
n’a jamais cessé d’abriter les forces de l’Esprit.
Une oeuvre que ses descendants, toujours propriétaires
de l’abbaye, se sont attachés à poursuivre
avec opiniâtreté et réussite. Après le décès en
mars 2018 de Nicolas D’Andoque, sa fille Laure
de Chevron Villette (arrière petite fille de Gustave
et Madeleine), revenue à Fontfroide en 2004
après une première vie au barreau de Paris, cogérante
d’une SCI familiale comprenant 79 associés,
a pris la direction de l’abbaye. Le domaine
est devenu aujourd’hui une véritable entreprise
« culturelle » avec ses huit cent hectares dont quarante-
cinq de vignoble, ses quelques 133 000 visiteurs
annuels, ses bâtiments prestigieux, ses
jardins à l’italienne en terrasse (avec magnifique
perspective sur les toits de l’abbaye) agrémentés
de statues et bassins, sa roseraie qui occupe l’ancien
cimetière des moines et ses 30 salariés.
Inscrite sur la liste des monuments historiques de
Prosper Mérimée, l’abbaye se doit d’entretenir
son patrimoine immobilier, des travaux confiés à
des tailleurs de pierre spécialisés, ce qui constitue
bien évidemment une charge financière particulièrement
lourde mais absolument nécessaire. Cependant,
Fontfroide ne se résume pas à un
prestigieux musée lapidaire : le lieu bruisse de
vie. D’abord en raison de ses activités commerciales
: restaurant, boutique, caveau viticole, séminaires
d’entreprises, soirées de gala, chambres
d’hôtes. Mais aussi de part ses activités culturelles
: expositions, concerts, colloques, chants grégoriens
durant la semaine sainte à l’initiative du
choeur grégorien de Paris qui vient recharger les
vénérables pierres. Sans oublier bien sûr le berceau
de l’abbaye, cet environnement unique et
fragile qu’est le Parc Naturel Régional de la Narbonnaise
et ses deux mille hectares d’une nature
intacte, un paradis pour les randonneurs et les vététistes.
Alors, si vous ne savez que faire de votre journée,
une seule adresse : l’abbaye de Fontfroide. Vous
y aurez rendez-vous avec l’Histoire, la perfection
architecturale, les plaisirs de l’esprit et ceux des
papilles !

Jacques Lavergne

FONTFROIDE, UNE CITÉ MONASTIQUE EN PARFAIT ÉTAT DE CONSERVATION
Si beaucoup d’abbayes ont été dégradées par
le temps et les vicissitudes de l’histoire,
Fontfroide a, quant à elle, traversé les siècles
en s’adaptant à eux sans subir de dégradations
majeures. Cette vénérable vieille dame
de quasiment mille ans demeure un exemple
de l’architecture cistercienne, du nom de l’ordre
religieux fondé en 1098 par Robert de
Molesme en réaction au laisser-aller des monastères
clunisiens vis-à-vis de la règle de Saint
de Saint Benoit. Une architecture qui se caractérise
par la pureté des lignes, la sobriété des
formes et le dépouillement des ornements donnant
à ces grands vaisseaux de pierre une majesté
sereine propice au recueillement et à la
réflexion spirituelle. A Fontfroide, l’on peut admirer,
entre autres, cloître, salle capitulaire et
église abbatiale aux parfaites proportions et
à l’extraordinaire acoustique permettant de
magnifier les voix humaines.

Vous pourrez retrouver l’abbaye de Fontfroide et mieux faire connaissance avec elle en écoutant les deux émissions que lui a consacrée les 23 et 30 septembre 2019 Jacques Lavergne, dans son émission Cap e Cap radio web Esprit Occitanie.

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